Un Champignon pas comme les autres.

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Il y en avait un vraiment pas comme les autres parmi les champignons de ce sous-bois. Il est vrai qu'il avait plutôt fière allure avec sa silhouette élancée. Et pas mal du tout de sa personne avec sa couleur blanche immaculée, et avec son fin liseré noir de jais. Il y en avait bien l'un ou l'autre qui, derrière son dos, disaient plutôt "noir de goudron", mais il ne s'agissait là que de petits jaloux, de ceux-là qui ne pouvaient que se traîner au ras du sol. Mais ce n'est rien de tout cela qui en faisait un champignon vraiment à part. Lui, ce qui le distinguait vraiment, c'était son quotient intellectuel bien au-delà de la moyenne. Il avait entre autres étudié pas mal de philosophie et, maintenant, il s'attachait à trouver le chemin de son destin. Malheureusement, malgré son intellect supérieurement développé, ses recherches étaient toujours demeurées vaines. "On a souvent besoin d'un plus petit que soi" avait-il un jour lu dans une fable bien connue. C'est ainsi qu'il décida de faire preuve d'ouverture d'esprit et, malgré son rang dans le sous-bois, de s'enquérir auprès d'êtres nettement moins bien lotis que lui du point de vue de l'intelligence.

 

Il s'adressa ainsi à une fourmi qui passait par là, portant une feuille cent fois plus grande qu'elle. "Dans toutes tes allées et venues, n'as-tu jamais repéré quelque chose qui ressemble à un chemin vers une destinée" lui demanda le champignon vraiment pas comme les autres. "Si tu devais travailler pour gagner ta vie, tu n'aurais pas de temps à perdre à de telles fadaises!" lui répondit assez sèchement la fourmi". "Le destin, ce n'est pas …" commença le champignon vraiment pas comme les autres. Mais il n'eût pas le temps de finir, la fourmi avait déjà repris son laborieux chemin. Elle maugréait : "il m'a bien fait perdre dix centimètre de trajet" se dit la fourmi. "Sans doute encore un de ces Bobos de gauche" conclut-elle en accélérant le pas pour essayer de rattraper le trajet perdu. "En voilà une mal embouchée" se dit le champignon vraiment pas comme les autres. "Voilà bien le petit Peuple, esquintez-vous à essayer de le faire évoluer, il voudra toujours en revenir à son obscurantisme" conclut-il.

 

Assez déçu, mais pas découragé pour autant par cette première tentative, le champignon vraiment pas comme les autres interpella une chenille qui se faufilait péniblement entre les brins d'herbe. Il lui posa sa question : "toi qui voyages tout le temps, n'as-tu jamais repéré quoi que ce soit qui ressemble à un chemin vers une destinée?". La chenille fût tellement interloquée d'entendre parler un champignon qu'elle mit un temps à arrêter toutes ses pattes dans le bon ordre. "Je ne fais pas de politique" répondit d'abord la chenille. Puis elle ajouta, un peu agacée : "si tu te bougeais un peu, gros paresseux, tu le trouverais ton chemin. Regardes moi, je dois me déplacer en agitant plein de pattes, et le moindre brin d'herbe, la moindre brindille de bois m'est un énorme obstacle". "Oui, mais moi, je ne sais pas …" commença le champignon vraiment pas comme les autres. Mais il ne termina pas, car la chenille avait déjà repris sa laborieuse marche entre brins d'herbes et brindilles. "Sans doute encore un de ces assistés" se dit la chenille en poursuivant son chemin. Et elle pensa aussi : "comment peut-on encore vivre ainsi à notre époque". "Encore une qui pense qu'il n'y a qu'à …" pensa de son côté le champignon vraiment pas comme les autres.

 

Et le champignon vraiment pas comme les autres reprit, un peu tristement, ses réflexions quand une chouette vint se poser sur une branche basse juste au-dessus de lui. La chouette jouissait d'une réputation de grande sagesse dans tout le sous-bois. "Qu'est-ce que j'ai pu être bête de m'adresser au petit peuple ignorant" se dit le champignon vraiment pas comme les autres. Il posa donc sa question, de façon très polie, de l'air de celui qui se rend bien compte qu'il ne s'adresse pas à n'importe qui. "Si tu réfléchissais un peu plus, tu l'aurais trouvé depuis longtemps ton chemin" répondit très doctement la chouette. "As-tu déjà envisagé que le chemin soit contenu dans la destinée, ou peut-être aussi que la destinée soit elle-même son propre chemin, ou peut-être aussi que chemin et destinée se confondent en un seul et même supra-élément?" Et elle ajouta, blagueuse: "il faudrait alors définir clairement le champ d'application du mot "se confondre", sinon ça pourrait prêter à confusion", riant seule de son jeu de mot. "Ouf, je comprends pourquoi elle a cette réputation de donner mal de tête à tout le monde" pensa le champignon vraiment pas comme les autres. Cependant, vu la notoriété de la chouette dans le sous-bois, il la remercia très poliment pour ces éléments significatifs qui, certainement, alimenteraient sa réflexion. Et il l'assura qu'il allait approfondir sérieusement cette vision novatrice du monde. "Tout le monde me dit comment je m'y prends mal, mais personne ne me dit comment bien m'y prendre" pensa, assez dépité, le champignon vraiment pas comme les autres.

 

Le lendemain matin, pourtant, le champignon vraiment pas comme les autres pensa son jour de chance arrivé. Il vit venir dans sa direction une jeune Dame et son enfant. On le sait, les humains ont des connaissances que plantes et animaux sont bien loin d'avoir. Il n'hésitât donc pas à les interpeller, leur lançant même de loin sa question, tant il se sentait tout à coup enthousiaste. Cependant, le champignon vraiment pas comme les autres se rendit malheureusement tout de suite compte de son erreur, il ne parlait en rien quoi que ce soit qui ressemblât à un langage humain. N'empêche, il dût se passer quelque chose quand même car la jeune Dame et son enfant s'approchèrent et se penchèrent vers le champignon vraiment pas comme les autres tout en parlant. Le champignon vraiment pas comme les autres n'y comprenait rien du tout, et il regrettait amèrement cette lacune dans sa connaissance des langues.

 

"Il y en avait un vraiment pas comme les autres, Maman" dit l'enfant en s'essuyant malproprement la bouche du revers de la main.

Destin trouvé!

 

Game over!

 

 

 

 

Écrit par Serge Lesens Lien permanent | Commentaires (0)

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