Réflexions au clair de lune

Le monde est formidablement vaste et diversifié.

 

La nuit est limpide, il fait bon. Je suis là à regarder le ciel bourré d'étoiles. C'est fou ce qu'il y en a des choses dans l'univers. Et encore je n'en vois qu'une infime partie si je peux en croire les astronomes. Une telle multitude me donne un peu le tournis. Et c'est la même chose quand je regarde la nature autour de moi. Qu'est-ce qu'il y en a des sortes de plantules et de bestioles. Et on me dit qu'on en trouve encore toujours des nouvelles. Et si j'écoute certains scientifiques, il y a toujours eu plein de sortes d'êtres vivants qui se sont formées et qui, pour beaucoup, ont déjà disparu depuis longtemps.

 

Je suis là à contempler le ciel de nuit et j'essaie de prendre conscience de cette multitude d'objets célestes et d'être vivants. Est-ce vraiment possible en fait. D'autant qu'on me dit que ça ne s'arrête pas. Le monde est tout le temps en train de prendre de l'expansion disent certains astrophysiciens, et il paraît que celui qui est fort bien équipé, et il faut s'y connaître un peu aussi, peut voir que les galaxies s'éloignent de plus en plus les unes des autres. Celui-là peut aussi voir que certains corps célestes se transforment ou finissent par disparaître tout en créant parfois de nouveaux astres.

 

C'est la même chose en ce qui concerne le vivant. Il y a plus d'un naturaliste qui a constaté que les espèces vivantes changent régulièrement, et, même s'ils ne sont pas toujours d'accord sur ce qui fait changer les espèces, lesdits naturalistes semblent s'accorder sur le fait que, ici aussi, l'évolution ne s'arrête pas.

 

L'entendement humain n'épuise pas l'entièreté du monde.

 

 Ainsi donc le monde est formidablement vaste et diversifié. Et ça ne s'arrête pas, et apparemment, ça ne s'arrêtera jamais. C'est peut-être ça qui me donne le tournis finalement : cette sensation que ça ne s'arrêtera pas, ni dans l'espace, ni dans le temps, ni dans la diversité. Me voilà donc face à l'infinitude. Si je vais à pied, si je prends un bateau rapide, une voiture de course, dans tous les cas, je n'en finirai jamais d'aller à l'horizon. Et non seulement je n'y arriverai jamais, mais je ne m'en approcherai même pas. Aller à l'horizon, trouver le bout d'une simple bille de billard, voilà des notions humaines qui finalement se révèlent parfois être des non-sens.

 

Ca me fait penser que finalement les notions humaines n'épuisent pas forcément l'entièreté du monde et que celui peut très bien "contenir", pour autant que ce mot ait ici un sens, des choses qui dépassent tout simplement mon entendement d'Etre humain.

 

Plein d'espoirs restent permis

 

Je dois donc m'en faire une raison : le monde est plus vaste et plus diversifié que ce que je peux imaginer à l'aide de mes concepts d'homme. Ca me frustre un peu quand même, moi qui pensais que  la science finirait bien un jour par tout éclairer. D'un autre côté, cela me rassure aussi d'une certaine façon car, ainsi, tous les espoirs me restent permis. Mais là je vois bien que je me fais des illusions en disant ça.  Il ne faut pas exagérer, je n'aurai jamais l'espoir, en tant que simple Etre humain physique, de pouvoir, d'un seul bond arriver sur la lune. Je vais donc plutôt me limiter à dire que plein d'espoirs me restent permis.

 

Comme beaucoup, j'ai toutes sortes d'espoirs auxquels je peux éventuellement travailler, même si c'est de façon modeste. Espérer par exemple que l'environnement sera sauvé à temps, qu'il n'y aura plus de guerre, que je resterai en bonne santé jusqu'à la fin, etc. Mais à côté de cela, pour ce qui concerne la "partie" du monde qui dépasse mon entendement humain, quels espoirs puis-je formuler? Difficile, par nature, dans cette partie du monde d'avoir des espoirs clairs et accessibles. N'est-ce pas là aussi une sorte de non-sens, n'est-ce pas là ce que d'aucun appelle "l'espérance"? Dans ma position d'Etre limité, je crois que je vais plutôt oublier les grandes notions et dire seulement que tous les espoirs de découverte et de création me sont encore permis.

 

Croire en ayant pensé

 

J'ai quand même une petite frayeur tout en contemplant mon ciel étoilé : ne suis-je pas en route tout droit vers toutes sortes de croyances? "Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu" a un jour dit un Fondateur religieux. J'en connais plein d'autres qui, comme ce bon vieux Saint Thomas, pourtant lui-même disciple de ce même Fondateur, ne croient que ce qu'ils ont vu. Pour moi, je vois ce monde, j'ai eu le plaisir d'étudier dans une certaine mesure la description qu'en ont fait les scientifiques de toutes sortes de disciplines, et finalement je pense quand même que des choses sont au-delà de mon entendement humain. Quand je dis que je le pense, je devrais plutôt dire que je le conclus.

 

Comme ça, je pense pouvoir dire que je crois en ayant pensé, et je ne voudrais jamais faire autrement. Puis-je pour autant franchir un pas supplémentaire et dire que celui qui a vraiment pensé va, forcément, croire?

 

Le monde est habité d'une dynamique interne

 

Ainsi donc, face à mon ciel limpide, j'ai conclus à deux caractéristiques du monde, il est vaste et il est diversifié, et cela au-delà de ce que je peux imaginer.

 

En fait, il y a aussi une autre chose, que je ressens, mais que je ne pense pas pouvoir directement observer de mes cinq sens : une certaine dynamique interne hante ce monde. Bien entendu je vois bien que les astres, le soleil et la lune notamment, ne sont pas figés dans leur ciel. Mais si j'en reste à mon expérience sensuelle personnelle, je n'irai pas beaucoup plus loin, à moins d'avoir ici et là des flashes mystiques. Mais ça, je ne pense pas que ça m'arrivera un jour, et je ne compte pas trop là-dessus.

 

Je vais ici me tourner vers des gens, disons des scientifiques, qui sont mieux équipés et qui se sont montrés plus malins que moi. C'est le cas de celui-là qui a mis en évidence que les galaxies, non seulement se meuvent les unes par rapport aux autres, mais aussi qu'elles suivent un mouvement d'expansion de l'univers entier. Mais on reste ici dans le domaine de la matière inanimée.

 

J'ai lu chez certains naturalistes que les espèces vivantes se transforment régulièrement en créant de temps à autre des espèces franchement nouvelles, l'espèce humaine notamment. Ils notent aussi que ces transformations sont, pour ainsi dire, aussi vieilles que le vivant lui-même, et que ce n'est pas prêt de s'arrêter. Ce sont les théories de l'évolution du vivant en général. Bien entendu, les naturalistes ne sont pas toujours d'accord sur ce qui fait que ces espèces évoluent, ni pourquoi elles évoluent vers telle ou telle nouvelle espèce. Il n'empêche que je vois dans cette constance de l'évolution l'effet d'une certaine dynamique interne au monde.

 

Et ce n'est pas tout, si j'en crois le très éminent scientifique qu'était Teilhard de Chardin, l'organisation du monde elle-même évoluerait elle aussi. Il disait en effet constater que le monde évolue régulièrement vers des états de plus en plus complexes, et donc de plus en plus improbables. Je pense, tout comme lui, que l'évolution régulière vers des états de plus en plus improbables ne permet pas de penser que le hasard est seul en cause. Ca me conforte dans ma sensation d'une dynamique interne au monde.

 

L'homme est habité d'une dynamique interne

 

Finalement, en pensant un peu, puisque l'homme est plongé jusqu'au cou dans un monde animé d'une dynamique interne, ça me semble assez naturel que lui-même soit animé d'une forme de dynamique interne. C'est là un caractère de la nature humaine que je ne peux vraiment pas ignorer.

 

Que serait l'homme (et la femme) sans ses illusions? Et j'ajouterais : sans ses souvenirs et ses images d'enfance. Mon image d'enfance qui m'intéresse ici, c'est celle-ci : une Institutrice (Dieu aie son âme) montrant deux groupes d'images. Un des groupes présentait un oiseau sur son nid, et, en regard, une sorte d'affreux homme de Cro-Magnon gardant l'entrée de sa grotte favorite, massue au poing. L'autre groupe d'image présentait le même oiseau sur le même nid, avec en regard, cette fois, une cité moderne.

 

C'est ce qui me fait penser à une forme de dynamique interne propre à l'être humain. En pratique, cette dynamique interne, c'est ce qui pousse l'être humain à toujours essayer "d'aller plus loin".

 

Est-on pour autant plus heureux dans une cité moderne que dans la grotte de Cro-Magnon, ou que l'oiseau sur son nid? Il y a sans doute autant de réponses qu'il y a d'individus, car chacun a sa conception de ce qu'est être heureux. Pour ce qui me concerne ici, je vais juste me borner à constater que la dynamique interne, le souci de toujours aller plus loin, est un caractère naturel de l'être humain.

 

La dynamique interne de l'homme se met en œuvre dans trois domaines

 

Je regarde les gens autour de moi, et plus loin aussi, et je constate que certains produisent des montagnes de toutes sortes de choses, alors que d'autres s'envolent vers la lune, et que d'autres encore créent des œuvres d'art mémorables. 

 

A l'évidence, la dynamique interne de l'être humain s'exprime dans divers domaines. Pour ce qui m'intéresse ici, je vais retenir trois domaines dans lesquels la dynamique interne humaine est censée s'appliquer : l'action, l'exploration et l'expression.

 

Je vais dire brièvement ce que j'entends ici par ces mots. L'action, c'est bien sûr ce qui concerne la production de biens et de services, mais aussi tout ce qui consiste à travailler l'environnement pour le rendre plus adapté aux souhaits humains.

 

L'exploration a un sens traditionnel évident d'aller voir ce qui se passe soit plus loin sur terre, soit au-delà de la planète terre. Mais je lui vois aussi un sens d'étude du monde, au sens le plus large, en vue de le comprendre dans son fonctionnement.

 

Quant à l'expression, elle ne comprend pas seulement l'expression de sentiments, via l'art ou via autre chose, mais aussi l'expression de la pensée dans des développements philosophiques ou religieux.

 

L'équilibre entre l'activité et la prise de conscience

 

"Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme", c'est là une sentence que j'ai un jour entendue, même si je suis bien en peine de dire où et par qui. Je voudrais transformer un peu cette maxime en disant "que sert à l'homme de s'activer, d'aller plus loin, s'il ne peut en prendre conscience".

 

Parce que je prends cela pour une évidence parmi d'autres : en plus d'être un Etre biologique avec tout le cortège inhérent de besoins et de sensations, l'homme est aussi un Etre conscient.

 

D'un autre côté, avoir conscience, mais de rien, ça n'a pas l'air génial non plus. La conscience ne trouve à s'appliquer que si on a de quoi, dans l'action, dans l'exploration ou dans l'expression.

 

C'est là que prend toute sa mesure l'importance de la conscience humaine. Elle est vraiment, pour moi, ce qui valorise toute activité humaine. Mais d'un autre côté, elle a aussi besoin de ces activités humaines pour prendre tout son sens.

 

Quoi de mieux, dans ce cas, que d'envisager un équilibre entre la prise de conscience et l'activité? C'est ce que je vais appeler ici l'équilibre entre contemplation et activité, quelle qu'elle soit. Cet équilibre est réellement une condition sine qua non pour vivre une vie humaine en toute plénitude.

 

 

Et la politique?

 

Je me dis que, le plus souvent, les débats politiques m'ennuient plutôt. Alors, je me demande si mes réflexions ne vont pas forcément m'entraîner à être adepte de l'un ou l'autre système politique tel qu'on en connaît actuellement? Voilà une question qui se pose tout naturellement, elle est même pour ainsi dire inévitable. Allons voir dans ma conception de base du monde, la réponse devrait normalement s'y trouver. En effet, dans ce monde infiniment vaste et diversifié que j'imagine, il serait assez incroyable qu'il puisse exister l'un ou l'autre système de gestion de société entièrement adapté à une telle diversité. Face à un tel monde, tirer une ligne directrice est le mieux que l'on peut faire. Comment vais-je bien pouvoir concrétiser cette ligne directrice en quelques mots? Voilà ce qui me vient à l'esprit : "le seul mauvais système de gestion de la société, c'est : un seul système".

 

Voilà donc ma position qui découle tout naturellement de ma réflexion : aucun système politique ne sera jamais une panacée. Mais quand même, il faut bien qu'une ligne directrice soit donnée dans la gestion de la société, et ça, quels que soient les systèmes politiques présents. Allons voir cette fois dans ma conception de l'homme : un être conscient animé d'une dynamique interne. Le mieux à faire est donc de permettre à chacun d'exprimer sa dynamique interne dans les domaines qui lui conviennent le mieux, et cela au sein d'un équilibre entre activité et contemplation. Mais malgré cette ligne directrice, ici aussi, l'infinie diversité fait qu'une solution unique ne pourra sans doute jamais exister. Ainsi, chacun devrait disposer d'une réelle liberté pour exprimer sa nature dynamique de la façon qui lui est la mieux adaptée.

 

Voilà un grand mot : "liberté". Un analphabète est-il libre de lire le journal? Ca, c'est une forme de question non-sens. Etre libre de lire le journal implique d'avoir d'abord fait l'effort d'apprendre à lire, ça me semble évident. Dans son souci naturel d'aller voir ce qui se passe dans le monde, et d'essayer de comprendre ce monde, l'homme dynamique tel que je le conçois sera plus que vraisemblablement confronté un jour ou l'autre à une situation de ce type. Et donc, sa devise pourrait alors être du genre : "la liberté, ça doit parfois se travailler".

 

Et la religion?

 

Il y a des gens, déclarés Saints ou non, qui ont connu l'expérience mystique. Cela les place évidemment au-delà du domaine de la pensée rationnelle. Au-delà des cas de supercherie pure et simple, l'illumination : réel événement supra-matériel ou simple avatar d'une maladie mentale? Voilà un fameux os à ronger en perspective pour les psychiatres. Et moi, comment me positionner, vu ma conception de l'homme et du monde? De par ma conception d'un monde où les notions humaines ne sont pas en mesure d'appréhender tous les aspects de ce monde, je ne peux certes pas exclure que des cas de réelle illumination de type "mystique" se produisent parfois.

 

D'un autre côté, j'ai aussi le souci de penser avant de croire. Et je compte bien sur cette attitude pour m'éviter de me laisser impressionner par l'aspect extraordinaire, ou autrement dit l'aspect "merveilleux", de tels événements.

 

Écrit par Serge Lesens Lien permanent | Commentaires (0)

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