Le Fabuleux Voyage de la Grande Princesse

Les prémisses du voyage.

 

Il était une fois, régnant sur la Planète sans Fin, un très très Vieux Roi. Et ce très très Vieux Roi était reconnu, sur la Planète sans Fin et dans tout le Cosmos, comme le Roi le plus sage qui avait jamais régné. Il avait toujours pris en temps et en heur les édits qui convenaient le mieux au Peuple de la Planète sans Fin, et il avait toujours su habilement éviter d'entrer en guerre avec qui que ce soit. Et pourtant, ce très très Vieux Roi de la Planète sans Fin était tracassé. Il se posait sans cesse cette question: "je suis reconnu comme le Roi le plus sage qui ait jamais régné, sur la Planète sans fin et dans tout le Cosmos. Mais ai-je vraiment vécu pleinement une vie d'homme"? On peut dire que cette lancinante question minait, en quelque sorte, les vieux jours du très très Vieux Roi de la Planète sans Fin.

Très souvent, le très très vieux Roi de la Planète sans Fin se rendait à l'oratoire du chantoir aux Fées, dans la forêt qui jouxtait son palais. Et là, penché sur le chantoir, il posait aux Fées sa sempiternelle question: "qu'aurais-je dû faire pour vivre pleinement une vie d'homme"? Jamais il n'avait reçu de réponse de la part des Fées. Ce n'est pas que les Fées avaient déserté le chantoir aux Fées. Ce n'est pas non plus que le vacarme du chantoir couvrait leur voix. La réalité, c'est que les Fées avaient d'abord bien ri de ce très très Vieux Roi qui venait toujours leur poser une question aussi saugrenue. Puis, elles furent quand même touchées du désarroi évident de ce très très Vieux Roi. Un jour, les Fées du chantoir aux Fées tinrent donc conseil. Mais, à leur grand étonnement, elles ne trouvèrent pas de réponse évidente à donner sur ce qu'il convenait de faire pour vivre pleinement une vie d'homme. Finalement, Mélufée, la marraine de toutes les Fées du chantoir aux Fées, décida qu'elle parlerait elle-même au très très Vieux Roi de la Planète sans Fin.

Un jour donc, comme il se rendait à l'oratoire pour y poser son habituelle question, le très très Vieux Roi de la Planète sans Fin se trouva au beau milieu d'une clairière, entouré de ce qu'il prit pour une nuée de papillons gaiment colorés. Et l'un d'eux frôlât son oreille et dans le même temps, il entendit une voix cristalline lui glissant doucement: "seul le Jeune Fou de la profonde vallée sur la Planète Terre connaît la réponse ". Et puis, jusqu'à son arrivée à l'oratoire, le très très Vieux Roi de la Planète sans Fin n'entendit plus que les rires clairs et des chants mélodieux auxquels il était accoutumé. Pour une fois il ne posa pas sa sempiternelle question et, après un petit temps de méditation, il revint à son palais.

L'organisation du voyage.

En ce temps-là, on ne voyageait pas encore entre les planètes aussi facilement qu'on ne le fait maintenant. C'était là l'affaire de toute une vie pour ainsi dire. Et puis, la Planète sans Fin était plutôt petite et n'avait pas de si grandes ressources. Et puis, le très très Vieux Roi de la Planète sans Fin était vraiment très très vieux, et il ne se sentait pas la force de faire un tel voyage. Le très très Vieux Roi de la Planète sans Fin convoqua donc un Conseil des ministres extraordinaire pour discuter de la situation. Le Conseil des Ministres de la Planète sans Fin discuta longtemps, très longtemps. Jamais, sur la Planète sans Fin ni dans tout le Cosmos, Conseil des Ministres n'avait discuté aussi longtemps. Il faut dire que l'affaire était d'importance.

Le Ministre de l'économie était contre, estimant qu'il fallait être fou d'engager de telles dépenses pour un sujet aussi futile. Le Ministre de la culture était pour. Il estimait que le sujet était au contraire essentiel pour tout le monde, sur la Planète sans Fin et dans tout le Cosmos. Le Ministre de la guerre et le Ministre de la paix étaient tous deux pour. L'un pensait que ce voyage serait l'occasion de voir les forces existantes sur la Planète Terre. L'autre pensait que ce voyage serait l'occasion d'un rapprochement entre les peuples. Finalement, le Premier Ministre dit qu'il ne trouvait rien à dire et qu'il était donc pour. Tous les Ministres furent donc pour. Un gros problème subsistait cependant. Et ce problème, c'est que le très très Vieux Roi de la Planète sans Fin était vraiment trop vieux pour entreprendre ce voyage vers la Planète Terre. Finalement, le Conseil des Ministres vota un budget pour que la Grande Princesse, la fille aînée du très très Vieux Roi, fasse elle-même le voyage. Une dernière fois, le Ministre de l'économie tentât bien de s'opposer, sous le fallacieux prétexte qu'une femme coûte plus cher qu'un homme pour un même voyage. Mais rien n'y fit et le budget fût finalement voté. C'est ainsi que la Grande Princesse s'embarqua un jour dans le Beau Vaisseau de voyage et mit le cap sur la Planète Terre.

La Planète de l'Homme Bâtisseur.

Le voyage se déroulait sans histoire, mais, à un moment donné, la Grande Princesse remarqua un astéroïde de forme bizarre. Il semblait être une gigantesque pierre plate. Par curiosité surtout, la Grande Princesse décida de s'y arrêter. De près, la Grande Princesse remarqua quelque chose d'étrange. Une moitié de l'astéroïde était couverte de Montagnes de briques. L'autre moitié était couverte de maisons, soit achevées, soit en construction. La grande Princesse remarqua aussi un homme occupé à bâtir.

"Zut, de la visite! - se dit l'Homme Bâtisseur - je n'arriverai pas à bâtir mes cent maisons aujourd'hui". Mais l'Homme Bâtisseur se souvint que l'hospitalité était la règle de vie du cosmos. Il accueillit donc la Grande Princesse. "Qui donc habite dans toutes ces maisons que tu bâtis" demanda la Grande Princesse. "Mais personne - répondit l'Homme Bâtisseur assez étonné - je suis le seul habitant de cet astéroïde" ajouta-t-il. "Et pourquoi bâtis-tu toutes ces maisons alors" demanda la Grande Princesse, à son tour étonnée. "Mais pour personne" répondit l'Homme Bâtisseur de l'air d'énoncer une évidence. "Je bâtis simplement parce que c'est ça être un homme" ajoutât-il. "Bâtir, bâtir, toujours bâtir plus, voilà ce que ça doit être, la vie d'un homme" dit-il en guise de conclusion. "Je vois" dit simplement la Grande Princesse pour couper court à la discussion. Mais en elle-même, elle pensât qu'une telle vie d'homme devait quand même être un peu triste. Le lendemain, la Grande Princesse prit congé de l'Homme Bâtisseur. Elle remercia pour la collation et pour le carburant et, reprenant place dans le Beau Vaisseau de voyage, elle remit le cap sur la Planète Terre.

La Planète de l'Homme de Science.

Le voyage continuait à se dérouler sans histoire. Mais, à un moment donné, la Grande Princesse remarqua un astéroïde de forme bizarre. Il semblait être une gigantesque bille de métal poli. Par curiosité surtout, la Grande Princesse décida de s'y arrêter. De près, la Grande Princesse remarqua qu'il n'y avait rien sur cet astéroïde, rien que la surface polie du métal. Parmi ce vide, elle aperçut quand même un homme assis devant un ordinateur. L'homme semblait fort occupé à réfléchir tout en manipulant son ordinateur.

"Zut, de la visite! - se dit l'Homme de Science - je n'arriverai pas à écrire mes cent théorèmes aujourd'hui". Mais l'Homme de Science se souvint que l'hospitalité était la règle de vie du cosmos. Il accueillit donc la Grande Princesse. "Qui donc utilise tous ces théorèmes que tu élabores?" demanda la Grande Princesse. "Mais, personne" répondit l'Homme de Science assez étonné. "Je suis le seul habitant de l'astéroïde" ajouta-t-il. "Et pourquoi élabores-tu tous ces théorèmes, alors?" demanda la Grande Princesse à son tour étonnée. "Mais pour rien - répondit l'Homme de Science de l'air d'énoncer une évidence - j'élabore ces théorèmes parce que c'est ça la vie d'un homme" ajouta-t-il. "Etudier le monde, le mettre en formule. Toujours en savoir plus, toujours pousser plus loin la description du monde, voilà ce que doit être une vie d'homme" dit-il en guise de conclusion. "Je vois" dit la Grande Princesse pour couper court à la discussion. Mais en elle-même, elle pensa qu'une telle vie d'homme doit quand même être un peu triste. Le lendemain, la Grande Princesse prit congé de l'Homme de Science. Elle remercia pour la collation et pour le carburant, et, reprenant place dans le Beau Vaisseau de voyage, elle remit le cap sur la Planète Terre.

La Planète de L'Homme Artiste.

Le voyage continuait à se dérouler sans histoire. Mais, à un moment donné, la Grande Princesse remarqua un astéroïde de forme bizarre. Il n'était pas possible de définir sa forme, qui changeait sans cesse. Et sa surface portait une multitude de taches vivement colorées. Par curiosité surtout, la Grande Princesse décida de s'y arrêter. De près, la Grande Princesse remarqua quelque chose d'étrange. La surface mouvante de l'astéroïde était plantée de chevalets portant des toiles dont la peinture était plus ou moins achevée. La Grande Princesse remarqua aussi un homme occupé à peindre une des toiles. "Zut, de la visite! - se dit l'Homme artiste - je n'arriverai pas à peindre mes cent toiles aujourd'hui". Mais l'Homme Artiste se souvint que l'hospitalité était la règle de vie dans le cosmos. Il accueillit donc la Grande Princesse.

"Pour qui donc peins-tu toutes ces toiles?" demanda la Grande Princesse. "Mais pour personne" répondit l'Homme Artiste d'un air étonné. "Je suis le seul habitant de cet astéroïde" ajouta-t-il. "Et pourquoi alors peins-tu toutes ces toiles?" demanda la Grande Princesse à son tour étonnée. "Mais pour rien" répondit l'Homme Artiste de l'air d'énoncer une évidence. "Je peins toutes ces toiles seulement parce que c'est ça une vie d'homme - ajouta-t-il – peindre, toujours peindre, toujours s'exprimer plus dans l'art, voilà ce que doit être une vraie vie d'homme" dit-il en conclusion. "Je vois!" dit la Grande Princesse pour couper court à la discussion. Mais en elle-même, elle se dit qu'une telle vie d'homme doit quand même être un peu triste. Le lendemain, la Grande Princesse prit congé de l'Homme Artiste. Elle remercia pour la collation et pour le carburant, et, reprenant place dans le Beau Vaisseau de voyage, elle remit le cap sur la Planète Terre.

La Planète Terre

Le voyage de la Grande Princesse se poursuivit sans histoire et elle arriva enfin sur la Planète Terre. Elle posa le Beau Vaisseau de voyage sur une vaste plaine, plate et dénudée jusqu'aux horizons. Elle ne vit rien, rien qu'un chat. Un Chat Jaune et Vert assis tranquillement sur son derrière. "Zut, de la visite!" se dit le Chat Jaune et Vert. "On va encore rire de ma couleur jaune et vert" pensa-t-il encore.

"Bonjour – dit la Grande Princesse au Chat Jaune et Vert – que fais-tu donc au beau milieu de cette plaine dénudée"? "Eh bien, je chasse les estropes" répondit tout naturellement le Chat Jaune et Vert. Et il ajouta : "c'est comme ça. Nous ne sommes pas méchants, mais c'est dans notre nature des Chats Jaunes et Verts de chasser les estropes". "Et tu en prends beaucoup?" demanda la Grande Princesse assez intriguée. "Mais, jamais! Il n'y a pas d'estropes sur la Planète Terre" répondit le Chat Jaune et Vert très étonné qu'on lui pose une telle question.

"Je vois" dit la Grande Princesse pour couper court à la discussion. "Je ne vais pas te déranger plus longtemps dans ta chasse – dit la grande Princesse – mais dis-moi au moins si tu sais où se trouve la profonde vallée". "La profonde vallée, mais c'est ici" dit le Chat Jaune et Vert de plus en plus étonné. Puis, se rappelant qu'il avait affaire à une étrangère, il daigna se fendre d'une explication. "Sur la Planète Terre, tu ne peux jamais te fier aux apparences. Ceci est la profonde vallée, mais elle a tout simplement l'air d'être une plaine dénudée" expliqua-t-il d'un air très sérieux.

"Je vois" dit la Grande Princesse pour couper court à la discussion. "Et où donc puis-je trouver le Jeune Fou, dans cette profonde vallée qui a l'air d'être une plaine dénudée?" demanda-t-elle alors. "Oh, le Jeune Fou! - répondit le Chat Jaune et Vert d'un air contrarié - on dit qu'il vit aux sources de la sagesse. Mais personne n'y est jamais allé et personne ne sait même où c'est". Il continua d'un air hésitant: "il n'y a qu'un seul moyen d'y aller, c'est de suivre la toupie magique, mais elle ne peut indiquer la route qu'une seule fois. C'est pour ça que personne ne l'a jamais utilisée, de peur de ne plus pouvoir trouver le chemin s'il y a quelque chose de très grave. Et d'ailleurs, il n'y a personne sur la Planète Terre qui a très envie d'aller aux sources de la sagesse". Puis, de l'air de quelqu'un qui a pris la décision de sa vie, il ajouta : "puisque tu n'as pas ri comme les autres de ma couleur jaune et vert, je vais te la lancer, la toupie magique. Tu la suivras sans la quitter des yeux jusqu'à ce qu'elle s'arrête. C'est là que tu trouveras le Jeune Fou". Sitôt dit, sitôt fait! Le Chat Jaune et Vert sortit du fin fond de son pelage une toupie verte et jaune, et il la fit tourbillonner à une vitesse vertigineuse. La Grande Princesse ne perdit pas une seconde et, prenant à peine le temps de prendre congé du Chat Jaune et Vert, suivit la toupie sans la quitter du regard. Elle suivit ainsi la toupie durant sept jours et sept nuits. Puis, soudainement, la toupie s'arrêta d'un seul coup et elle se transforma en une énorme goutte d'eau que le sol absorba immédiatement.

Le Jeune Fou.

Aussitôt que la toupie magique eût disparu, la Grande Princesse se trouva à l'entrée d'un jardin. Et elle remarqua un Vieux Jardinier qui s'y activait sans trop se presser. "Zut, voilà de la visite et je n'ai rien de prêt" se dit le Vieux Jardiner. Et il s'en fut donc bien vite mettre son meilleur rosé au frais.

"Je cherche le Jeune Fou" lui dit la Grande Princesse. "Eh bien, c'est moi" répondit le Vieux Jardinier. "Décidément, le monde en dehors de la Planète sans Fin est bien étrange" se dit le Grande Princesse. Après les présentations d'usage, ils s'installèrent sous une tonnelle et, tout en dégustant le rosé, la Grande Princesse expliqua au Jeune Fou le but de son voyage. "Pour vivre pleinement une vie d'homme, il faut faire comme moi : cultiver un jardin" dit simplement le Jeune Fou.

"Quelqu'un m'a dit qu'il faut plutôt toujours bâtir, bâtir plus" expliqua la Grande Princesse. "Mais je fais quelque chose comme ça aussi – répondit le Jeune Fou – chaque année, je cultive au moins cent kilos de cent légumes différents".

"Oui, bien sûr – dit la Grande Princesse – mais quelqu'un m'a dit aussi qu'il faut surtout toujours plus connaître le monde". "Mais je fais cela sans arrêt aussi – répliqua le Jeune Fou – chaque année, je visite au moins cent jardins dans cents pays différents, dans chacun, j'y étudie la génétique d'au moins cent plantes différentes et de ces connaissances, je crée au moins cent nouvelles sortes de légumes".

"Oui, bien sûr – dit la Grande Princesse – mais on m'a dit aussi qu'il faut surtout toujours chercher à s'exprimer plus dans l'art". "Mais ça aussi je le fais tout le temps – répliqua le Jeune Fou – chaque année, je crée au moins cent nouveaux agencements de plantes pour créer au moins cent massifs agréables à l'œil". Et il ajouta : "va donc et passe une journée à te promener dans mon jardin. Tu verras, en cent endroits au moins, le jeu des couleurs te donneras envie de peindre tes impressions, en cent endroits au moins, le ramage des oiseaux te donneras envie de chanter tes sentiments, et en cents endroits au moins, le parfum des fleurs te donneras envie d'être amoureuse".

La Grande Princesse passa donc une journée complète à parcourir en tous sens le jardin du Jeune Fou. Et elle trouva que ce Jeune Fou était décidément fort raisonnable. Le lendemain, convaincue, elle prit congé du Jeune Fou de la Profonde Vallée et elle le remercia chaleureusement de lui avoir donné la solution au problème qui minait le grand âge de son père, le très très Vieux Roi de la Planète sans Fin.

Elle réembarqua dans le Beau Vaisseau de voyage et, sur ce, le très très Vieux Roi de la Planète sans Fin s'éveilla, et il se mit sans tarder à bêcher le premier des cents arpents qu'il destinait, depuis son abdication, à un jardin.

 

Écrit par Serge Lesens Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.