Au Pays des Trains

En ce temps-là, il y avait eu de grands remue-ménages au pays des trains. Les freins criaient à la discrimination. En effet, seuls les moteurs recevaient du carburant, ce qui ne pouvait être admis, selon eux, dans une société moderne et démocratique. Un Front Démocratique des Freins s'était constitué, et il avait appelé à des actions marquantes pour sensibiliser la population au problème. Notamment, il y eut pas mal d'actions de blocage des freins qui empêchaient la circulation normale des trains.

Il y eut de grands débats politiques. Des gens de droite parlaient de prise d'otage des voyageurs, d'autres se demandaient pourquoi ces fainéants de freins qui ne foutaient quasiment rien de leur journée auraient droit à quoi que ce soit.

Des gens de gauche se demandaient comment on pouvait encore, à leur époque, priver du minimum vital ces êtres simples que sont les freins.

Mais cela se passait dans un pays en général tranquille, et finalement, la majorité de la population pensait que, comme pour tout autre problème de société, il ne pouvait se résoudre qu'en se mettant tous ensemble autour d'une table pour aboutir à une solution équilibrée.

 

Le Ministre de l'Intérieur, personnage étiqueté d'extrême-droite, ne l'entendait certes pas de cette oreille. Il parla de faire intervenir la troupe armée de chalumeaux, et on verrait bien si ces anarchistes de freins ne reviendraient pas dans le droit chemin qui même à la prospérité de tous.

Des activistes du Collectif "Gas-oil Pour Tous" prirent cependant les devants et occupèrent les gares où les trains se trouvaient bloqués.

Il y eut de sérieuses échauffourées, quelques arrestations administratives, et quelques condamnations dont les dossiers furent perdus dans les tiroirs ad-hoc de l'Administration.

 

Finalement, le Premier Ministre, qui était un démocrate exemplaire, s'avisa avec beaucoup d'à-propos qu'il y avait beaucoup plus de freins que de moteurs dans un train, et qu'il était donc très sain de donner raison aux freins avant les prochaines élections.

Il y eu donc une loi qui obligea la Société des Chemins de Fer à prodiguer un minimum de carburant aux freins. Certains virent cependant une lacune à la loi car elle ne précisait pas les quantités à prodiguer. Cela était laissé à la libre appréciation de chaque Chef de gare.

Certains Chef de gare de l'opposition firent de la résistance et refusèrent platement d'appliquer la loi dans leur gare. Le nouveau Ministre de l'Intérieur était furieux que des Chefs de gare osent s'opposer à la loi et il ne leur laissa qu'un très court temps de réflexion avant d'entreprendre les procédures de révocation.

 

Enfin, un Chef de gare annonça qu'il allait, pour la première fois dans le pays, prodiguer du carburant à des freins. Tous les médias du pays, et aussi des médias de pays étrangers qui pensaient s'inspirer de cet exemple, étaient présents, ainsi que moult Mandataires progressistes.

Sous l'œil attentif des caméras, le Chef de gare procéda lui-même à l'opération. Les freins étaient surchauffés, ils s'embrasèrent et embrasèrent le train tout entier. Il y eu de nombreuses victimes dont on fit le compte au JT du soir.

 

Les Mandataires progressistes insistèrent sur le fait qu'on ne pouvait faire porter le chapeau à ces êtres simples que sont les freins, leurs revendications avaient été tout à fait légitimes.

Les gens de droite demandèrent si on allait faire payer les dégâts aux gens de gauche.

Le Premier Ministre constata que les rapports d'expertise sur base desquels la loi avaient été prise n'étaient pas fondés sur des données assez fines. Il releva surtout une terrible lacune : à aucun moment ces rapports ne mentionnaient, arguments scientifiques sérieux à l'appui, qu'un train pourrait prendre feu alors qu'on ne faisait qu'appliquer une loi démocratiquement votée.

Le nouveau Ministre de l'Intérieur eut l'attitude la plus positive : il annonça qu'il avait ordonné une enquête approfondie qui devait déboucher sur l'élaboration d'une procédure détaillée, pour éviter que cela ne se reproduise à l'avenir.

 

Quelques mois plus tard, on produisit un film sur cet événement. La population fut très enthousiaste en constatant qu'on n'avait pas eu de tabou dans sa conception, et que tous les aspects de l'affaire étaient bien mis en lumière. Elle se trouva en tous cas fort rassurée de ce que le Gouvernement avait su à tout moment prendre toutes ses responsabilités dans cette affaire.

 

 

Game Over.

Écrit par Serge Lesens Lien permanent | Commentaires (0)

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