09/05/2015

Prisonnière

Cage.jpg

Le texte que je présente ci-dessous est de Marlène Leclercq, membre de l'atelier d'écriture d'Oreye. Il a été fort remarqué lors d'une soirée lecture à la Bibliothèque Pierre Peret à Waremme. J'ai pensé qu'il valait vraiment la peine d'être connu.

 

""

Chère Amie,

 

Tu es certainement surprise de recevoir de mes nouvelles de manière épistolaire. Tu comprendras sans doute en lisant ces quelques lignes.

 

En effet, tu sais que depuis maintenant deux ans, je partage ma vie avec J. Et, ce qui au début me semblait un doux rêve s’est progressivement transformé en cauchemar. Ma prison d’amour et son tendre geôlier s’avèrent ressembler de plus en plus à un centre de détention et son impitoyable surveillant. Ce que je prenais pour de la folle passion n’est en fait que l’expression exacerbée de sa possessivité.

 

Je t’imagine, dubitative, en parcourant ces phrases. Mais, t’ai-je déjà menti ? Tu es la seule personne à qui je me confie…

 

Si je ne t’ai rien dit jusqu’à présent, c’est que mon tortionnaire a bien caché son jeu et qu’il maîtrise à la perfection l’art de la manipulation. Je n’ai pas compris tout de suite l’ampleur de sa folie ni la peine d’emprisonnement qui allait en découler.

 

Dans les premiers temps, je trouvais très romantique de passer toutes nos heures de liberté ensemble. Mon corps, repu de caresses et mon cerveau, anesthésié par tant de ferveur et de mots d’amour, n’aspiraient qu’à encore plus d’étreintes et de tendresse. Période bénie où nos amis ne nous ont guère vus et où, je dois bien l’avouer, j’avais retrouvé foi en l’Amour et en l’homme.

 

Quelques incidents, insignifiants, m’ont bien interpellée mais l’ardeur de son amour et son incroyable sensualité ont vite effacé mes craintes. Notamment, je me souviens qu’il a très mal réagi lorsque j’ai mis ma petite jupe noire pour aller travailler. Bizarrement, il est devenu complètement livide et est sorti précipitamment de la maison. Une autre fois, rentrée un peu tard de l’opéra, je trouvai notre appartement vide. Un sms glacial et désagréable m’apprit que je me moquais bien de lui et qu’il rentrait chez lui. Sur le coup, je n’y ai rien compris.

 

Les jours ont passé, la passion s’est atténuée et la vraie personnalité de J. s’est dévoilée, lentement, inexorablement.

 

Chaque sortie avec mes amies fait l’objet d’âpres négociations. Deux semaines avant chaque rendez-vous, l’homme abandonné tombe dans une espèce de catatonie inquiétante. Plus un mot, un regard de chien battu, une mélancolie presque palpable alternent avec des crises de colère aussi incongrues que violentes ! Le paroxysme de la folie est atteint le jour du rendez-vous fatidique. Les noms d’oiseaux fusent, les menaces ne sont plus voilées. De demi-déesse, je deviens la dernière des femmes, sans vertu, sans morale. Une traînée infidèle et provocante. Et mon calvaire ne fait que commencer. Au retour, l’inquisition prend le relai. Mille questions s’enchaînent. Il ne me fera grâce d’aucun détail et gare à moi si je me contredis ou si j’hésite. Il n’en faut pas plus pour prouver ma culpabilité.

 

Tu ne peux imaginer le nombre d’invitations auxquelles j’ai renoncé pour ne pas subir ces outrages.

 

Viennent ensuite les excuses, vibrantes et larmoyantes. Il ne comprend pas. Que lui arrive-t-il ? Il ne veut que mon bonheur. Je suis si belle et si parfaite ! Il ne me mérite pas… J’obtiens alors un sursis dans ma vie carcérale. Une remise de peine temporaire, jusqu’à ma prochaine incartade. Et crois-moi, toute récidive sera durement sanctionnée !

 

Même en dehors des crises, je subis sa tyrannie insidieuse. Chaque tenue est inspectée et critiquée. Trop court, trop décolleté, trop moulant, trop sexy, pas assez respectable pour mon âge ! Chaque sonnerie de mon portable est analysée. Chaque SMS fait l’objet d’un interrogatoire en bonne et due forme. Il faut prévenir toute délinquance, même téléphonique !

 

Sous couvert de me protéger du monde extérieur, il contrôle mes moindres faits et gestes. Ne comprends-je donc pas que tous ces barbares jaloux me salissent de leurs yeux et veulent détruire notre couple si harmonieux ? Et arrête de les exciter en leur souriant ! Tu n’imagines pas ce que les hommes ont derrière la tête !!

 

Alors je passe mon temps à tricher, à me cacher. Comment vais-je m’habiller aujourd’hui ? Surtout rien de trop court, ni trop décolleté, ni trop moulant, ni trop sexy. Je suis prête à tout pour éviter les scènes et les drames, quitte à ressembler à un sac à patates. D’ailleurs, plus personne ne me voit. Je traverse le monde la tête basse, le dos courbé, camouflée dans un grand rideau tout à fait respectable.

 

Je coupe aussi systématiquement la sonnerie de mon portable. Je n’ai pourtant rien à cacher ; il fait de moi une menteuse par asthénie. Même nos dernières vacances ont été un fiasco total. Une semaine de repos, à Santorin, magnifique île grecque, dans l’archipel des Cyclades, en mer Egée. Hôtel cinq étoiles, hyper romantique, villages blancs à coupoles bleues perchés au sommet des falaises, petits ports de plaisance, chapelles orthodoxes, paquebots de croisière qui mouillent dans la baie… séjour all inclusive, disputes et coups de gueule compris. Figure-toi que j’ai eu le malheur de me promener sur la plage, en bikini. Le comble de la provocation ! En ce début de mois de mai, au moins trois couples de touristes, sur près de 500 mètres de sable, ont pu constater mon indécence ! Pauvre idiote que je suis, je n’ai pas compris tout de suite pourquoi le son a disparu pendant 24 heures.

 

Ma douce amie, je suis à bout. J’ai tout essayé pour le rassurer. J’avais espéré qu’avec le temps, beaucoup de patience et d’amour, il aurait compris qu’il peut me faire confiance. Mais rien n’y fait. Pire, les crises se rapprochent et le malaise s’accentue. Il me fait peur.  Il y a trois jours, je l’ai surpris, inspectant mes sous-vêtements déposés dans le panier à linge. Il était très embarrassé, au bord des larmes. Il m’a fait pitié. Enfin, sa dernière trouvaille consiste à aller faire le plein de ma voiture. Mon gentleman de mari surveille ainsi les kilomètres parcourus entre deux ravitaillements. Mes mails sont passés au crible, mon téléphone régulièrement inspecté. Tu auras dès lors compris le choix de ce mode de communication un tantinet désuet. Je t’invite d’ailleurs à me répondre, par courrier, à mon adresse professionnelle ; j’ai bien peur que ma correspondance ne soit disséquée elle aussi.

 

Tel un forçat, me voici privée de liberté, en résidence surveillée. Prisonnière de guerre, aucun avocat ne peut plaider en ma faveur, aucun témoin ne peut me disculper. Une seule devise anime mon féroce maton : surveiller et punir. Coupable, sans appel, j’ai pris perpète. Et je ne sais si je dois me réjouir de l’abolition de la peine de mort.

 

 

M. ""

 

 

 

09:48 Écrit par Serge Lesens | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.